Coupe du monde, édition 1962
Garrincha, le Charlie Chaplin du football

Les historiens écrivent aujourd'hui encore que, avant que les Brésiliens ne se mirent en route pour remporter en Europe la Coupe du monde de la FIFA de 1958, les 33 footballeurs nominés pour faire partie de la Seleçao avaient été testés sous toutes leurs coutures. À en croire les rapports de l'époque, le résultat avait été vraiment décevant. Les joueurs souffraient de malnutrition, d'anémie, avaient des vers et des problèmes de dent. Le sociologue Joao Carvalhaes qualifia Pelé, alors âgé de 17 ans, « d'infantile » et les médecins désignèrent le joueur aux jambes arquées, Garrincha, de « débile ». Dans les deux cas, Carvalhaes déconseilla une nomination.

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Après les tournois victorieux de Suède en 1958 et du Chili en 1962, les fans auraient dû lyncher le sociologue. Ils auraient eu de bonnes raisons. Car c'est bien à ces deux joueurs que les Brésiliens doivent leurs succès de cette époque. Pelé s'imposa en Europe en 1958 et Garrincha en Amérique du Sud en 1962. Une chose est intéressante à remarquer : les carrières des deux stars du ballon rond Pelé et Garrincha n'auraient pu être plus différentes. Alors que Pelé accédait dans son pays au rang de Ministre du sport, Garrincha, le chouchou du public, sombrait dans le gouffre de la vie. La vie n'avait pas été tendre avec Manoel Francisco Dos Santos, de son vrai nom, qui traînait son surnom derrière lui, comme un boulet. Né dans une famille nombreuse, il avait été baptisé « Garrincha » (roitelet) par sa sœur Rosa dos Santos qui se rappelait bien de cet épisode vécu avec son petit frère : « Un jour, il est entré dans la maison avec un petit oiseau dans la main et Il a dit : Regarde, il est comme moi. Il peut certes voler, mais il ne sert à rien, un Garrincha en somme. Depuis ce temps, il porta ce surnom toute sa vie. »

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Manuel Francisco Dos Santos, mieux connu sous le nom de « Garrincha », se précipita dans le malheur après une carrière faramineuse. Un véritable artiste du ballon rond. (Photo: Horstmüller)

Originaire de l'un des quartiers pauvres de Rio de Janeiro, il avait une jambe plus longue de six centimètres que l'autre. À ce titre, ses chances de faire une carrière footballistique était pratiquement nulles. Une opération chirurgicale empira encore sa morphologie et sa santé. On lui déconseilla fortement la pratique du football. C'est un gamin maigrichon aux jambes arquées, avec une colonne en zigzag, voilà comment les médecins le décrivaient implacablement. Mais c'est peut-être cela qui forgea le caractère de Garrincha. En tant que joueur, il se démarquait par des courses en zigzag incroyables et des changements de rythme vertigineux. Mais au début, personne ne voulait donner sa chance à ce gamin bancal.

Mais il se montra persévérant, joua au football contre toutes les recommandations et s'avéra si doué qu'il fut invité à faire démonstration de ses talents devant le club carioca de Botafogo. Le double champion du monde Nilton Santos raconta plus tard : « Quand il est venu faire un essai à Botafogo, le premier ballon qu'il a touché, il l'a fait passer entre mes jambes. Beaucoup ont pensé que je me vexerais, mais au contraire. Je suis allé dire aux dirigeants qu'il fallait le faire signer. Par bonheur, ils m'ont écouté. » À partir de là, « l'oiseau » volait de par le monde. Garrincha participa trois fois à la Coupe du monde de la FIFA, fut couronné à deux reprises champion du monde et disputa 50 matchs sous les couleurs du Brésil au cours desquels il inscrivit douze buts. Il marqua également cinq fois en une douzaine de matchs de Coupe du monde de la FIFA.

« De quelle planète vient Garrincha ? » s'interrogeait un quotidien chilien lors de la Coupe du monde de la FIFA en 1962. Un poète brésilien lui donna le surnomma « l'ange aux jambes courbées ». « Il jouait hors des lois du jeu, sans pour autant être un hors-la-loi. » déclarait, admiratif, le journaliste et écrivain allemand Hans Blickensdörfer en décrivant le répertoire inépuisable des gestes techniques que Garrincha maîtrisait. Le journaliste et écrivain brésilien, Nelson Rodrigues, lui donna enfin le non de « Charlie Chaplin du football ۛ». Pour Rodrigues, Garrincha était un Brésilien type : « Il avait l'âme désarmante d'un enfant qui abattait des roitelets à la carabine et qui, dans sa gentillesse sans bornes, saluait tout le monde au village, même les chiens. Nous sommes tous victime de notre raison. Garrincha, au contraire, n'a jamais dû réfléchir. Garrincha ne pense pas. Chez lui, tout passe par l'instinct. »

Un initié raconte : « Garrincha était une telle attraction que le club de Botafogo le faisait jouer à chaque match amical pour encaisser les entrées lucratives et ce, indépendamment de sa forme physique. Son ménisque était abîmé depuis longtemps, ses tendons et articulations le faisaient souffrir. À maintes reprises, il fut remis en forme à l'aide d'injections. Il repoussait depuis des années les opérations chirurgicales nécessaires et se soignait lui-même en employant des plantes médicinales de Forêt vierge. En dehors de la pelouse, il ne s'en sortait pas bien. À dix ans déjà, il s'adonnait à l'alcool, succombait à la vie facile avec de jolies femmes. Après deux mariages et quelques affaires amoureuses, il était père de quinze enfants. Et malgré tout, il était seul et pauvre. Sans abri et souffrant d'une cirrhose du foie, cette idole du football brésilien mourut à l'âge de 49 ans seulement. Au cimentière de sa ville natale Pau Grande où Garrincha est enterré se trouve un petit monument arborant l'inscription : « C'était un doux enfant / Qui parlait aux oiseaux ». D'autres écrivirent : « Ci-gît en paix celui qui faisait la joie du peuple - Mané Garrincha ». Au moment de faire ses adieux, le grand Pelé tira son chapeau symboliquement devant son camarade : « Garrincha était un joueur incroyable, l'un des meilleurs que j'ai jamais vu », déclara-t-il. « Il faisait avec le ballon des choses que personne d'autre n'arrivait à faire. Sans Garrincha, je n'aurais jamais pu remporter trois coupes du monde. »

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